Jean O’Neill (1908-1998)

Un marin dans la tourmente


Né en 1908 dans un environnement profondément marqué par la vocation des armes (son père est général de Brigade, son grand-père contre-amiral de la Flotte et, lorsqu’il naît, pas moins d’une dizaine de ses proches parents sont officiers dans « la Royale »), Jean Augustin Marie O’Neill montre tout au long de sa vie une personnalité marquée par un sens profond de l’engagement, la valeur du courage et le goût de l’aventure : sa part de rêve.

En 1927, il intègre l’École Navale dont il sort major de promotion le 1er octobre 1929. C’est sur l’Aviso patrouilleur « La Bellatrix », en mission dans le Pacifique puis avec « Le Savorgnan de Brazza » en Mer de Chine, que se clôt sa formation initiale. Sorti officier artilleur de l’École de Spécialité Missile Artillerie (l’”École Canon”) en 1933, il obtient son premier commandement en 1935 sur la canonnière « La Grandière » qui opère en Chine, sur le fleuve Yang Tsé Kiang, affectée à des missions de protection et de surveillance. Son attrait pour le voyage, en particulier pour la Chine, il le doit à son parrain, un autre Jean O’Neill, jeune frère de son père et comme lui officier de Marine, qui y avait longuement séjourné (il parlait le mandarin).

L’aviso “Arras”, commandé par Jean O’Neill pour le sauvetage des réfugiés de la guerre civile espagnole en 1937.

À son retour de Chine en 1937, Jean O’Neill est affecté à l’armement du nouveau cuirassé « Le Strasbourg », de la classe Richelieu, à Saint-Nazaire puis à Brest. Pendant trois mois, durant cette période, il est détaché au commandement de l’Aviso « Arras », réarmé pour rapatrier vers Brest des réfugiés espagnols fuyant la guerre civile et qui émigrent alors en nombre à travers les Pyrénées. Il fait, avec ce bâtiment, plusieurs navettes au départ de Bayonne aux commandes d’un navire chargé de réfugiés. C’est à cette période qu’il découvre, en responsabilité, à quel point la mer peut être effrayante en Atlantique, dans le golfe de Gascogne.

Mariage le 27 décembre 1937 à Saint-Laurent-des-Mortiers, Mayenne.

Cette année-là, il est en permission. A l’occasion de parties de tennis au château de la Giraudais, la propriété de famille de Raymond de Trogoff dont il a fait la connaissance par son ami Hervé de Cacqueray, il rencontre Guyonne du Breil de Pontbriand. Guyonne est très liée avec la sœur aînée de Raymond… Jean en tombe immédiatement amoureux. Il l’épouse sans attendre, le 27 décembre 1937, à Saint-Laurent-des-Mortiers (Mayenne). De cette union naîtront quatorze enfants*.


Le cuirassé “Strasbourg”, sur lequel Jean O’Neill commande un groupe de tir au moment du drame de Mers-el-Kébir (3-6 juillet 1940).

Jean O’Neill appareille sur le « Strasbourg » depuis Brest à quelques semaines de l’arrivée des Allemands. Sa bravoure et son sang-froid vont être soumis à rude épreuve : à bord de ce navire amiral de la 4e Escadre, il va réchapper de peu au désastre de Mers-el-Kébir, ces trois jours terribles de juillet 1940 au cours desquels la Royal Navy bombarde impitoyablement la flotte française par crainte de la voir tomber aux mains de l’Occupant. Plus d’un millier de marins français y perdent la vie… Au commandement d’un des postes d’artillerie, O’Neill est distingué pour son rôle déterminant dans le sauvetage du navire.

Citation du capitaine de corvette Jean O’Neill avec attribution de la Croix de Guerre suite à sa participation à la défense de la flotte française à Mers-el-Kébir.

En juillet 1940, il est à Toulon où le rejoignent en train, depuis le Sud-Ouest, sa femme et ses deux enfants. À l’arrivée de l’Occupant, ceux-ci s’étaient réfugiés chez des amis en zone libre, conduits en voiture par sa mère. Mais au printemps 1941, Jean O’Neill est attaché à l’État-Major de la Marine Nationale en Afrique du Nord. Il quitte la métropole et prend position à Dakar comme aide-de-camp de l’amiral Collinet, qui avait commandé le « Strasbourg » à Mers-el-Kébir et avec qui il entretient une relation d’admiration, de confiance et de respect mutuels. Collinet a décliné les fonctions qu’on lui offrait à l’État-Major de la Marine au profit d’un poste opérationnel à Dakar, comme Commandant de la zone d’Afrique occidentale.

En février 1942, Jean O’Neill retourne chercher sa famille à Toulon (il ne connaît pas encore sa dernière fille Bénédicte, née entretemps) et rallie avec elle son affectation par bateau. S’ensuivra une période de tranquillité relative pour la famille, la plus heureuse de la guerre aux dires de sa femme Guyonne. Ce calme ne durera guère.

Dès l’automne 1942, un débarquement anglo-américain à Dakar est pressenti. Les familles doivent être rapatriées en métropole. Guyonne et ses enfants embarquent sur le paquebot « La Savoie » qui fait escale à Casablanca le 7 novembre. Croyant échapper à l’attaque, en réalité les familles sont allées droit au feu. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, les Américains pilonnent le port de Casablanca où sont amarrés plusieurs navires de guerre. « La Savoie » est coulée sous les yeux de Guyonne et de ses enfants débarqués en hâte. La famille restera près de trois ans au Maroc, à Marrakech puis à Agadir, où Jean les rejoindra en attendant les prochaines opérations.

Le 27 novembre 1942, astreinte à la neutralité par les accords d’armistice de 1940 et déjà très affaiblie, la flotte française se saborde dans la rade de Toulon afin de faire échouer l’opération Lila lancée par Hitler, qui avait finalement décidé d’en prendre le contrôle. Jean O’Neill apprend la nouvelle à distance. C’est un crève-cœur pour lui qui admire tant le travail qu’avait accompli l’amiral Darlan pour restaurer le prestige de « la Royale ».


Le capitaine de corvette Jean O’Neill à la fin de la Guerre.

Citation de J. O’Neill à l’ordre de la Division.

En mai 1943, la flotte basée en A.O.F. prépare, depuis le Maroc, l’opération Dragoon. Sur le cuirassé « La Lorraine » dont il dirige l’artillerie, le capitaine de corvette Jean O’Neill prend part au débarquement de Provence en août 1944 et à la libération de Toulon en septembre. Il découvre alors les terribles vestiges du sabordage de novembre 1942. La maison du quartier Saint-Paul, face à l’église, en bord de mer, dans laquelle la famille avait vécu en 1941, a disparu dans les bombardements américains.  Guyonne et ses cinq enfants rentrent du Maroc à la Libération, en mai 1945, et partent s’installer à Saint-Laurent-des-Mortiers, dans la propriété familiale des Pontbriand. Ils y resteront jusqu’après la naissance de Laure, sixième de la fratrie. Pendant ce temps, son mari participe à la destruction de plusieurs poches de résistance allemande à l’embouchure de la Gironde. Rentré à Brest, il est fait Officier de la Légion d’Honneur et décoré de la Croix de Guerre 1939-1945.

Avancement en grade du capitaine de corvette Jean O’Neill à la suite du débarquement de Provence.

À l’été 1945, le capitaine de frégate O’Neill prend le commandement du contre-torpilleur « Le Basque », avec lequel il est affecté à des opérations en Atlantique et en Manche jusqu’à l’été 1946. Toutefois, la Marine française d’après-guerre n’est plus le terrain d’aventures qui avait exalté ses années de jeunesse. Pressenti à un poste d’état-major en Indochine en 1947, il préfère se retirer de la vie militaire pour s’occuper de sa famille, inconfortablement installée à Paris dans les années difficiles de l’après-guerre.

Jean O’Neill en son dernier commandement : le torpilleur “Le Basque” (1945).

Il reste malgré tout officier de réserve jusqu’à sa retraite de la vie civile : il est promu capitaine de vaisseau dans les années qui suivent.

Il s’éteint en 1998 à Saint-Pierre-Quiberon, dans le Morbihan, face à la mer que ses yeux n’ont jamais quittée.


*Béatrice (1938), Dominique (1940), Bénédicte (1941), Loïc (1943), Gaëlle (1944), Laure (1946), Henry (1948), Ghislaine (1950), André (1952), Roselyne (1953), Nial et Brigitte (1955), Even (1957) et Doreen (1959).


A lire aussi : 

suivi de :

  • Souvenirs d’enfance de Mme Paul Lagarde, née Marthe O’Neill, dite Mython (1911-2009), sa sœur.
  • Un regard d’amour, par Loïc O’Neill (1943-2014), son fils.